Courants dramaturgiques
« Un spectacle de cirque donnera-t-il du sens à notre présence fluviale ? »
(Pierre Perrault, cinéaste et auteur)
L'auteur, le metteur en scène, la vedette et le commandant d'écH2osystème est le fleuve Saint-Laurent. Ce projet vient croiser plusieurs courants qui mobilisent les connaissances tant en arts qu'en sciences, par la collaboration, le terrain, la cocréation et la transposition. Entre les courants scientifiques de l'océanographie, de la limnologie, de l'écologie et les courants artistiques du spectacle documentaire, du théâtre-paysage, du cirque et du cinéma direct, ce projet est avant tout une invitation à s'asseoir sur les berges pour se laisser voguer.
En ce sens, écH2osystème est un projet topocentré. Il ne se centralise pas autour d'un humain qui se raconte ou d'un humain qui interprète. Il n'est pas centré autour d'un personnage qui cheminerait à travers son intrigue ou d'un artiste qui transformerait sa propre démarche en intrigue auto-ethnographique. Ce projet ne gravite pas autour d'une mise en scène, d'un concept ou d'une performance. écH2osystème se centralise autour de la dynamique d'un écosystème dont nous faisons partie. Le récit devient non-linéaire car il ne suit pas une chronologie ni un fil géographique. Le récit assemble de manière abductive des tableaux qui racontent la dynamique du fleuve à travers des scènes qui reflètent ce qui se passe sur l'eau aujourd'hui. C'est là que les arts du cirque entrent en scène.
Par les arts du cirque, les manoeuvres acrobatiques maritimes permettent de basculer en hauteurs, l'horizontalité de la surface du fleuve. Les manoeuvres viennent croiser les codes maritimes par des savoir-faire acrobatiques. Un langage hybride permet alors de dynamiser le récit dialoguant avec le fleuve en temps réel.
Ceci rapproche ce projet du théâtre paysage. Ce courant connait un essor aujourd'hui, particulièrement en Europe, mais ses racines remontent le fil du temps !
En 1935, Gertrude Stein, artiste avant-gardiste, voit le théâtre paysage comme un théâtre sans histoire, en variations. Ces variations sont celles du lieu, du temps, des conditions météo, des gens rassemblés. Elle rejette la hiérarchie aristotélicienne des éléments théâtraux où l'intrigue et le personnage priment sur la parole, le chant et le spectacle. Afin que ses pièces dépeignent le processus de leur propre écriture, leur cadre intègre en temps réel la nature du paysage, mais aussi les interrelations réelles du groupe théâtral, incluant le ou la metteur.e en scène, les acteur.trices, les concepteur.trices, le public et autres personnes impliquées. En intégrant les paysages, Gertrude Stein invitait le public à en faire partie. « La pièce-paysage devient une opportunité pour les participants d'expérimenter de nouvelles connaissances plutôt que simplement d'entendre une autre histoire.» (Stein citée dans Frank et al., 2018)
Ceci résonne avec écH2osystème qui intègre la sécurité, les interrelations avec ce qui nous entoure et met en valeur la dynamique de l’ensemble de l'équipage ; du grutier aux artistes. Mais ce qui résonne le plus, c'est le fait de devoir s'adapter à chaque moment aux conditions du Saint-Laurent.
Le 7 septembre 2024, nombreux et nombreuses sont ceux et celles qui, suite à la représentation, ont parlé du vol de l'outarde comme l'un des éléments marquants du spectacle. écH2osystème devient un prétexte pour convier les spectateurs et spectatrices à dialoguer avec le fleuve. Le spectacle est présenté en extérieur, sur les berges. Si un navire passe, un poisson saute ou que quelqu'un tombe de sa planche à pagaie pendant le spectacle, le public tourne son regard vers cette vitalité fluviale dont la force attractive est prédominante. Le récit se métamorphose également s'il y a un brouillard mystifiant la présence de l'eau, si le soleil se couche, si la marée monte.
Influences du cinéma direct :
L'influence du pionnier du cinéma direct, Pierre Perrault, est omniprésente dans cette recherche-création. D'abord, chercher à se réapproprier le fleuve.
« Je cherche un présent du fleuve. Existe-t-il seulement ? » (Perrault et Leclerc, 1989) Alors qu'écH2osystème jongle avec le concept de Saint-Laurennité, le récit de Pierre Perrault saute aux yeux. Le cinéaste cherche« une écriture du présent pour fonder une appartenance… [se] découvrir une âme en forme de fleuve. » (1989) Il se questionne sur la façon de s’intercéder l’immense et dénonce notre dépossession du fleuve.
Au niveau du récit, écH2osystème ne cherche pas à morceler la connaissance ni à prendre la parole sur un enjeu particulier. Cette recherche-création s’intéresse à la mobilisation des connaissances et à la transposition de la dynamique de cet écosystème dans toute sa complexité. En ce sens, cette idée rapproche plutôt laa démarche de la posture du cinéma direct.
La prise de position doit toujours appartenir au public, non au cinéaste; autrement, on triche, et c’est trop facile. [...] Si le public a devant lui assez de faits, une part assez large de vérité, il ne se trompera pas dans son interprétation. (Koenig cité dans Marsolais, 1997)
Il y a tout un rapprochement également avec Umberto Eco et son principe de l'oeuvre ouverte. écH2osystème ne cherche pas imposer un regard sur le Saint-Laurent mais à élargir les angles de vue !
Le coeur du récit, c'est donc l’interconnexion des éléments à travers les tableaux. Au niveau du contenu, l’eau potable, l’activité portuaire, la circulation des pétroliers, les effluents municipaux, les courants, les pêches accidentelles, le cycle des saisons ou les floraisons de plancton se rattachent aux activités des acteurs et actrices maritimes du Saint-Laurent et de manière plus générale, à la complexité de cet écosystème en temps réel. Ce sont des éléments d’écH2osystème. Le récit ne cherche pas à polariser ces éléments, mais il cherche à passer par l’entremise des savoirs et des savoir-faire qu’engendrent leurs interrelations dans un écosystème dont nous faisons partie.
C'est à ce rendez-vous acrobatique maritime que le fleuve Saint-Laurent vous convie. S'il vente, nous nous adapterons ensemble. Si nous devons attendre le baissant, nous l'attendrons. S'il passe un navire, nous le regarderons. Si le brouillard est opaque, nous imaginerons le fleuve tout juste derrière.